La Commission européenne a émis jeudi un avis préliminaire selon lequel Amazon Web Services et Microsoft Azure devraient être désignés comme gatekeepers au titre du Digital Markets Act, invoquant des niveaux de revenus, de capacité opérationnelle et d'investissement qui ont considérablement devancé ceux de leurs concurrents. Cette désignation étendrait pour la première fois le cadre réglementaire phare du bloc aux infrastructures cloud, marquant une expansion significative du contrôle réglementaire dans un secteur qui a largement évolué en dehors du champ d'application du DMA.
« Nous continuons à dialoguer de manière constructive avec la Commission. Le secteur du cloud en Europe est innovant, hautement compétitif et un accélérateur de croissance pour l'ensemble de l'économie », a déclaré un porte-parole de Microsoft. Amazon n'a pas immédiatement répondu à une demande de commentaire, bien qu'elle ait déclaré plus tôt ce mois-ci que l'application du DMA aux services cloud risquait de nuire à la compétitivité, de décourager l'investissement et de peser sur l'innovation.
Les deux plateformes cloud représentent ensemble environ 70 % des revenus cloud européens, selon des estimations du secteur. Les seuils standards du DMA exigent 45 millions d'utilisateurs actifs mensuels et une capitalisation boursière d'au moins 75 milliards d'euros pour déclencher automatiquement le statut de gatekeeper — aucune des deux entreprises n'atteint ces seuils quantitatifs pour leurs divisions cloud. La Commission fait valoir que des facteurs qualitatifs, notamment l'ampleur de leurs investissements dans les infrastructures et le degré de dépendance des clients, justifient cette désignation. Amazon et Microsoft ont investi des dizaines de milliards d'euros dans la capacité des centres de données européens au cours des trois dernières années, Amazon s'engageant à elle seule à investir 10 milliards d'euros pour étendre son infrastructure cloud en Allemagne et sur d'autres marchés.
Si la Commission finalise la désignation, Amazon et Microsoft disposeraient de six mois pour se conformer à des obligations incluant des exigences renforcées d'interopérabilité, des restrictions sur les pratiques de verrouillage des clients et des droits à la portabilité des données sans frais punitifs. Le non-respect de ces obligations est passible d'amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d'affaires annuel mondial, et jusqu'à 20 % en cas de récidive. Les conclusions préliminaires sont attendues autour de la semaine du 22 juin, avec une décision finale visée avant la fin de l'année 2026.
Frais de sortie de données sous surveillance
Les frais de sortie — les sommes que les entreprises paient pour transférer leurs données hors d'un fournisseur cloud — sont depuis longtemps un point de friction pour les clients entreprises. Les critiques soutiennent que ces coûts fonctionnent comme une pénalité de changement de fournisseur de facto, qui maintient les clients ancrés chez leur prestataire actuel, indépendamment du fait qu'un concurrent propose de meilleurs tarifs ou performances. Les exigences de portabilité des données du DMA cibleraient directement cette pratique, abaissant potentiellement les barrières pour les rivaux européens du cloud tels que T-Systems de Deutsche Telekom, OVHcloud et d'autres qui peinent à gagner du terrain face aux hyperscalers américains.
La dernière fois que les régulateurs de l'UE ont ciblé les pratiques des gatekeepers numériques, l'impact s'est répercuté sur l'ensemble du secteur technologique. Après que la Commission a désigné Apple comme gatekeeper pour son App Store en 2023, l'entreprise a été contrainte d'autoriser des places de marché et des systèmes de paiement alternatifs en Europe, un changement qui a ouvert de nouvelles sources de revenus pour les développeurs et a pesé sur la marge des services d'Apple. Une dynamique similaire pourrait se produire dans le cloud, où les petits fournisseurs et les clients entreprises pourraient bénéficier de coûts de changement réduits.
Les enjeux pour les investisseurs
Amazon et Microsoft sont déjà désignés comme gatekeepers pour d'autres services — Amazon pour sa plateforme Marketplace et Microsoft pour LinkedIn. Étendre le cadre aux infrastructures cloud représente une expansion significative de la portée du DMA. AWS et Azure figurent parmi les divisions les plus rentables des deux entreprises, et toute contrainte réglementaire sur les prix, l'interopérabilité ou la fidélisation des clients pourrait peser sur les marges d'un secteur qui a été un moteur essentiel de la croissance des bénéfices.
La Commission mène également une enquête concurrente pour déterminer si les règles existantes traitent correctement les problèmes de compétitivité dans l'ensemble du secteur du cloud. Cette enquête parallèle pourrait déboucher sur des mesures réglementaires supplémentaires au-delà de la désignation de gatekeeper, créant une pression de conformité pluriannuelle pour les deux entreprises.
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